Za zdarovié !

Dimanche 5 mars 2017, 9h30. Réveil difficile.

Dans 1h30, nous devons être à la salle de Systema de Voronej. Voronej, c’est une grande ville logée entre Moscou et la Mer Noire, et plus précisément, le long de la rivière… Voronej. Bref, c’est en Russie, et ça a son importance, parce que sinon je ne tiendrais pas une aussi solide gueule de bois. Et le Systema, qui a fait se lever Pierre, Christophe et Fred, c’est un art martial, russe aussi, donc bizarre ; en l’occurence, on va sûrement faire plein de roulades, ce qui n’arrange rien à l’affaire.

C’est Konstantin – prononcer ‘Konstantine’ – qui va nous entraîner. C’est aussi lui qui nous a méthodiquement bourré la gueule, hier soir. Oui, il y a une méthode ; parce que l’alcool en Russie, c’est sérieux. Et très simple à la fois : pour une cuite réussie, il faut de l’alcool fort, un certain nombre de Zakouski – les tapas russes – et un bon dosage entre toasts et grignotages. L’essentiel est toutefois dans les toasts, dont on appréciera l’inspiration autant que le goût.

Voilà la base. Chez Konstantin et Elvira, qui nous ont reçu comme des rois dans leur appartement avec vue sur la rivière, nous nous sommes attablés autour d’une montagne de petits plats, puis notre hôte a sorti sa collection personnelle d’alcools maison ; des Samagon, produits à partir de divers produits sucrés fermentés et distillés. Important la distillation, pour atteindre les 42 à 67 degrés dégustés hier soir. Konstantin a porté un premier toast, long et solennel, et on a très vite compris ce qui allait nous arriver, chacun lorgnant qui sur la soupe, qui sur les poissons marinés ou les légumes, tous en quête de la meilleure stratégie pour tenir sur la durée, le verre d’eau n’étant pas au programme.

Au cinquième toast, Elvira, cheveux épais poivre et sel, regard noir profond et brillant, a planté ses yeux dans les nôtres et nous a dit qui on était ; et à ce moment-là, on savait encore qui on était. Vers le dixième toast, on a eu fini de goûter les tords-boyaux trompeusement sucrés de Konstantin, qui a déclaré : « après on monte sur le toit, et on redescend prendre le dessert avec du thé ». On est montés, on est passé de l’autre côté du garde-corps pour mieux apprécier la vue et les huit étages d’à-pic oscillant sous nos pieds, Pierre a récupéré sur la terrasse du couple une racine de rhodiola, plante aux vertus stimulantes qu’on appelle aussi racine d’or – c’était le moment ou jamais – on est redescendu sans aucun accident, et on a bu du thé…

Puis Konstantin nous a demandé quel Samagon on avait préféré, pour lancer un nouveau toast. A ce moment précis, ça m’a fait le même effet que de se rendre compte, au km 20 de la course, qu’on ne s’est pas inscrit à un semi-marathon, mais à un marathon tout court, et qu’on est obligé de courir.

Et voilà. Il est 10h, on a une heure d’avance – C’est Pierre qui organise. Des gros tas de neige sale fondent dans la rue et des bisons ne cessent de courir dans nos crânes. Nous attendons devant le kiosque, entre le cirque et le distributeur de lait – Un authentique distributeur de lait, dont un client fait couler quatre litres, avec une grosse tête de vache imprimée sur le côté qui nous regarde fixement. J’achète un en-cas au kiosque, ainsi qu’une pleine bouteille de jus de poire qui devrait me sauver.

Ce n’est pas du jus de poire. C’est de l’eau avec des bulles, du sucre et un goût de médicament. Sauf que c’est exactement l’inverse d’un médicament et que la séance de Systema commence comme prévu par des roulades, les yeux fermés. Avant ; arrière ; avant ; arrière… Le Systema est un art martial pas comme les autres centré sur la respiration, le relâchement, l’esquive et la continuité du mouvement. Aujourd’hui, l’objectif est d’éviter des couteaux factices au corps-à-corps. Ce qui entraîne beaucoup trop de mouvements rotatifs, mais l’entraînement se termine sans incident.

Pierre et Fred décident que le Bania – le sauna russe, qui dépasse les cent degrés Celsius – sera leur salut, tandis qu’avec Christophe nous partons nous aérer sur la rivière gelée, en passant par des quartiers bohèmes bien cachés, à l’écart des grandes avenues. La rivière est immense. Elle ressemble plutôt à un fleuve. En fait, on se croirait à la mer. Ou face à l’océan Arctique, pour donner une idée. Un scientifique dirait : l’autre rive est un kilomètre devant nous. Nous nous engageons vers cet horizon ; la glace semble solide, mais la couche superficielle s’enfonce sous certains de nos pas, provoquant autant de montées d’adrénaline. En allant vers le large, nous tombons sur des petits trous aux parois lisses dans la glace : qui fait 50 centimètres d’épaisseur, autant dire qu’on est tranquille. De loin en loin, les pêcheurs creusent ces trous à l’aide d’une vis sans fin, s’installent sur leur siège dépliant, attendent le poisson, puis vont un peu plus loin répéter ce manège, sous le regard des grandes barres d’immeubles en construction au bord de l’eau. Le vent souffle avec constance. Sous la glace, l’eau s’écoule paisiblement. Sur la glace, la vie aussi.

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