Yavash, yavash (tout doux, tout doux) 3

On faisait du vélo en Turquie, on a passé la frontière iranienne, et il a fait chaud. Peut-être le passage du 3 mai 2014, 12h, au 13 février 1393, 13h30, y est-il pour quelque chose – D’ailleurs, d’un coup, on a eu faim. Chaud comme aux heures indolentes d’un printemps déja fini et en fait jamais commencé. C’est comme „„ça ici. « Extrêmement froid l’hiver, extrêmement chaud l’été ». Sans transition.

Pas une raison pour enlever son voile, bien sûr. La place de la femme ici est relativement désespérante. Toutefois, un vent de liberté semble souffler dans les parages. Une légère brise d’une liberté qui se (re)gagne centimètre par centimètre, au moins dans les villes. A Tabriz, certains voiles défient la loi de la gravité, en équilibre sur le chignon, laissant apparaître de parfois bien jolis cheveux.

Tabriz, une agglomération de presque deux millions d’habitants qui n’a plus grand-chose à voir avec la cité de deux cent cinquante mille habitants o†ù Nicolas Bouvier et Thierry Vernet ont passé le rude hiver 1953-1954 avant de poursuivre leur belle aventure (L’usage du monde). Le bitume à deux fois quatre voies a remplacé les routes de terre, le béton à quinze étages fait de l’ombre aux maisons en terre disparues. De la poésie du vingtième siècle, ne reste que l’incroyable bazar, avec son labyrinthe de cours ombragées et d’allées couvertes spécialisées par thèmes : vêtements, épices, thé, nourriture, maison, bijoux, et les fameux tapis persans. Pour acheter un grand tapis traditionnel, il faut être milliardaire. C’est que c’est plusieurs annés de travail. Nous ne sommes malheureusement que multimillionnaires, au taux de un euro égale quarante cinq mille rials.

Il y a aussi la Mosquée Bleue, fréquentée comme un clin d’oeil par des « blue boys ». Je croyais que l’homosexualité était interdite en Iran ? Oui, ça vaut la peine de mort… Mais la police doit prouver les faits, explique dans un français chantant Arsalan, un jeune coquet qui parle cinq langues et nous a guidé dans Tabriz. En fait, nous avons eu trois guides pour visiter Tabriz. Car le touriste est une pièce rare en Iran, qui attire les foules aussi surement qu’un aimant. Surtout avec un hippie blond aux yeux bleus dans l’équipe.

Je ne vous ai pas encore parlé de notre équipe de cyclistes. Il y a tout d’abord Axel, qui relie dans un premier temps la Normandie au Pic Lénine, au Kirghizistan, en passant par le Cap Nord et la Turquie. Il est parti de mon service il y a un an, pour un long congé sans solde. Romain est aussi parti pour un bout de temps. Il a quitté son emploi †à Bordeaux il y a sept mois en poursuivant ses rêves, qui devraient l’emmener en Malaisie. Tom en a eu marre de passer quatre heures par jour dans les bouchons de Belgique flamande. Il a pris son vélo il y a trois ans, dormi aux Canaries pendant onze mois avec son sac de couchage pour seul toit, puis a fondé une communauté hippie sur un bout de terre de Chypre, en échange de son entretien. Il se verrait bien faire de la permaculture en Nouvelle-Zélande ; la permaculture, c’est trois à cinq ans de travail acharné, et la suite à profiter de la prodigalité de la terre avec un minimum d’efforts. Enfin, Mikel a du arrêter la contrebasse après un problème à la main. L’espagnol en semble encore un peu nostalgique lorsqu’il joue de la petite flûte de Romain.

J’ai croisé tout ce monde en Anatolie, après un voyage commencé dans un train de Pâques bondé en gare de Lyon. Deux trains, un bus et trois bateaux, ce n’était pas si long pour rejoindre l’équipe phototormenta au Stromboli. Un magnifique volcan noir aux maisons blanches et bleues dont j’ai perdu la moitié des photos dans une obscure gare routière de Zagreb, en pleine nuit. Deux pellicules étaient encore dans les appareils photos de la sacoche pourtant anodine qu’on m’y a volée. Heureusement, passeport et argent se trouvaient ailleurs et le voyage ne s’est pas arrêté à cette leçon de vie.

Un reportage sans appareil photo, c’est tout de même ennuyeux. Il me manquait aussi un vélo et un visa pour l’Iran. En arrivant à Kars, Anatolie, Turquie, après deux bateaux, huit trains, trois cars et quelques kilomètres à pied, Axel a douché mes espoirs d’y résoudre ces menus problèmes. Un détour de deux jours et mille kilomètres a finalement tout remis dans l’ordre, dans des circonstances un peu particulières, mais un enchainement parfait.

mont ararat cyclistes2

Nous sommes donc partis dans la steppe, vers l’Est, dans un décor type National Geographic. Nous avons croisé nos compagnons de route à Ani, tas de vieilles pierres un peu mélancoliques au terminus d’une deux fois deux voies sans voitures, où la rivière brune du canyon autrefois franchie par la Route de la Soie est aujourd’hui la frontière infranchissable entre Turquie et Arménie.

Avec les cinq mille mètres du Mont Ararat en ligne de mire, nous avons alors expérimenté les journées dans les grands espaces et les nuits étoilées sous l’immensité du volcan blanc. Nous avons aussi appris à lever la main en réponse aux klaxons bienveillants. Jusqu’à la frontière, les voitures étaient plutôt rares et les bergers traversaient en toute quiétude la quatre voies avec leurs troupeaux de moutons dans des nuages de poussière mordorée. Arrivés en Iran, nous avons compris que rester tranquilles une minute relèverait de l’exploit. Un village entier – enfin, les hommes du village  – est ainsi venu nous chercher un soir au milieu de la steppe pour nous faire dormir sur les tapis de l’une de ses familles.

Nous avons ainsi atteint Téhéran avant-hier, après un voyage riche en rencontres, et au terme d’une journée relativement rocambolesque dont papa et maman connaîtront les détails en temps utile…

Que représente un étranger à vélo en Iran ? Une curiosité ? Un espoir de liberté ? Mystère. Car ce pays est étrange. Un pays sans barbus ou presque  – les medias m’auraient-ils menti ? – où « tout est interdit, mais où l’on peut tout faire ». Aussi simple que cela, si l’on en croit nos rencontres. On peut ainsi avoir une vie publique et deux vies secrètes, dans trois appartements différents ; un avec la famille, l’autre avec la petite amie qui sert de couverture, et le dernier pour le petit ami, ou inversement…

En tous les cas, l’accueil iranien est chaleureux. Sur l’autoroute – qui constitue l’une des options les plus sûres pour voyager à bicyclette en Iran, et où l’on ne vous demande de payer que d’un sourire au péage – un automobiliste s’est même arrêté pour nous offrir des homards fraîchement pêchés en Azerbaïdjan. Et, ironie du sort, l’agent d’accueil du complexe aquatique de Tabriz m’a offert une belle montre. Je ne garantis pas que je saurais m’en servir à bon escient !

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Photos Romain Guilbaud – www.lecycledelaterre.fr

3 thoughts on “Yavash, yavash (tout doux, tout doux)

  1. Reply Clément R Mai 21,2014 20 h 54 min

    T’es trop fort, t’es ma star !

  2. Reply Romain Juin 15,2014 5 h 10 min

    Salut!
    Joli récit! Je ne sais pas toi, mais on ne m’a pas refait le coup des homards. En revanche 5 bébés autruches dans le coffre!
    Au plaisir de contempler tes photos.
    ++ Romain

  3. Reply Plate&Fork Août 26,2014 14 h 50 min

    Très sympa ce récit ! Je m’étais une image plus autoritaire de l’Iran mais pour en finir c’est tout l’inverse. Les personnes y sont libres, et même en tant que touriste nous n’y sommes pas questionnés toutes les 10 minutes. Mon jugement a été biaisé par les médias j’ai l’impression. Et pourtant, j’essaie de les regarder le moins possible !
    Anne-Lise

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