Traversée du Queyras par les crêtes – Les quatre saisons s’invitent en novembre (Jour 8)

Il y a un an et deux jours, c’était le septième jour, et je m’étais arrêté là en oubliant le huitième. Le texte racontait l’automne, le Bric Froid qui était chaud, l’infinité du croissant des Alpes vu du sommet franco-italien, le soleil qui se couchait et nous qui étions encore en haut. Nous visions une cabane, en-dessous du col, mais cette cabane était en travaux et fermée. Fichtre. Alors comme les autres jours, profitant des étoiles, nous avons sorti les duvets et tapis de sol, le réchaud et le petit plateau d’échecs. Au matin, nous sommes redescendus vers le village en ruine, oublié de tous au pied du cirque montagneux. Seule la chapelle y est en état, curieusement flanquée d’un arbre de la liberté. Arbre qui n’est ici, sur la placette herbeuse, à près de 2000 mètres d’altitude, qu’un grand mât sombre qui pointe à nouveau vers le ciel, pour le symbole.

Nous repartons vers l’Est et l’Italie, à travers les herbes folles jaunies et quelques fleurs qui se sont trompé de saison. Herbes ensoleillées qui nous appellent pour une petite sieste. Sieste qui s’allonge encore plus que nous.
Le cadre est parfait, le sommet si loin…
Mais l’air de l’Italie, la brise du col…
Je vais m’endormir, d’ailleurs je rêve déjà…
Je rêve de la lumière pure de novembre sur les crêtes enneigées…
Je veux en avoir le cœur net – ou troublé. Il suffit d’y aller : aligner un pied devant l’autre, et monter.

La neige persiste plus haut, comme prévu. Découpée au cordeau entre adret et ubac, au gré de la rupture de pente. Au col, la brise est là, et nous surplombons d’un coup l’hiver italien, face Est. En bas, niché dans l’ombre bleutée de la face Nord, le « Lago Verde » est bien blanc, le refuge en sommeil, et nous n’avons toujours croisé personne. Il faut dire qu’en huit jours, « bonjour » n’a résonné qu’une fois, et ce n’est pas faute d’être polis. Un dernier regard à l’Italie depuis notre sommet sans nom, et nous plongeons vers la vallée, hors sentier, face au soleil déclinant. Un ruisseau nous accompagne gaiement, toujours au milieu de ces herbes jaunes, dorées par les derniers rayons, rayons qui finissent par rosir les neiges que nous avons quittées avant de disparaître.

Nous retrouvons la forêt dans la pénombre ; elle sera notre dernier bivouac, sur un matelas d’aiguilles de mélèzes. Au premier jour, nous avions aussi atteint la limite de la forêt au tomber du jour, mais pour la quitter. La boucle est bouclée. Fromage coulant et riz au bouillon pour fêter ça – Il nous reste quatre kilos de nourriture, nous avons peut-être prévu un peu large.

Réveil à la fraîche. Nous voilà vite à Valpréveyre ; le camping est vide. Le village aussi. Les maisons, autrefois pas loin de ressembler à des tas de pierres, ont été retapées par des estivants qui n’ont pas peur de l’effort, ni du temps qui passe et casse. Le ruisseau s’élargit, quelques piscines naturelles se laissent découvrir de pas en pas, au fond d’une petite gorge. Un rayon de soleil atteint l’une d’elles. C’est notre dernière chance. Le précédent bain remonte à trois jours, dans un lac assez frisquet : il va falloir réitérer avant de retrouver la vie en société. Quatre ou cinq petites truites nous invitent, au fond de l’eau.

C’est glacial. Mais on est propres, et c’est toujours plaisant de se baigner sans vis-à-vis. Au fond du sac reste une tenue de rechange pour faire bonne figure sur la route qu’on retrouve un peu plus loin. On ne sait jamais, un automobiliste perdu ici qui voudrait nous emmener à l’arrêt d’autocar… Il y en a un, incroyable. Et il nous prend, magnifique. Et il va jusqu’à la gare d’Embrun, on ne sait plus quoi dire tellement c’est inespéré. Nous nous installons à l’arrière de la camionnette, entre une couverture et un crâne animal. Eux, un couple de jeunes alternatifs, sont déjà installés, à l’avant sur des vrais sièges certes, mais surtout ici dans le Queyras, et pas n’importe où, non, tout au fond du Queyras, le bout du bout, ici au Roux, 1750m d’altitude, population même pas indiquée sur la carte tellement c’est petit. Et ils ne sont pas les seuls, 12 jeunes y ont atterri récemment. Sacré bond démographique, mais la contrée est rude et ses habitants ne se laissent pas apprivoiser si facilement. Enfin, à part ça, ils ont quand même l’air de s’y plaire, entre menuiserie et artisanat textile.

Embrun, sa vue, son lac, son centre-ville… Nous décidons de ne visiter que le restaurant. Il faut savoir choisir, parfois. Puis nous partons en excursion sur les quais de la gare, au soleil. Le train nous fera faire suffisamment de kilomètres, inutile d’en rajouter. Il n’y a qu’à regarder par la fenêtre les Hautes-Alpes défiler, sous les derniers feux, puis les reliefs de la Drôme se découper en noir sur un ciel de peinture…

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