Tornado land

Roger Hill a déjà vu 625 tornades, sans erreur de virgule. Et il n’est pas mort une seule fois. Je ne sais pas quelle est la performance la plus remarquable. Mais si je n’ai pas encore compris tous les paramètres intervenant dans la première, la seconde se résume en un mot : prudence.

la chaussure mésocyclone

Pas encore de tornade. Mais on s’en passerait presque!

Ainsi ce lundi 20 mai, Roger (à prononcer « Rodjeur » avec son meilleur accent, si l’on espère capter son attention) avait parfaitement anticipé la tornade de Moore, classée au top 50 du dernier demi-siècle. Mais à 20km du monstre, il obliquait plein sud sur un autre foyer de potentielle tornade.

Le soir devant la télé du restaurant, en direct des rescapés pleurant leurs disparus, certains ne comprirent pas pourquoi on avait raté l’évènement de l’année. C’est vrai quoi, « on a payé« . Et cher avec ça. C’est tout le paradoxe des passionnés d’orages, de tornades et autres évènements naturels incontrôlables. On a bien de la compassion pour les victimes quand il y en a, mais on ressent toujours cette beauté irrésistible de la nature qui s’exprime sans limites.

Le lendemain, Roger expliquait que la tornade était en pleine ville ; nous aurions pu nous retrouver coincés dans les bouchons et cela ne valait peut-être pas le coup de mourir pour voir une tornade meurtrière. Finir en +1 dans ce genre de statistique, il y a certes plus marrant.

C’est là que l’on reconnaît les professionnels. Un pro responsable, avec ses collègues Bill, Brad, Randy et Rich, de 18 personnes réparties en 3 vans. Enfins vans ; pas les gentils camions à fleurs des années 70, non non non. Il s’agit bien de monstrueux minibus blancs et gris uniforme dont le capot grêlé d’impacts de la taille d’une balle de base-ball arrive à hauteur d’épaules. A l’intérieur, station météo, talkies-walkies, microphone, internet sur ordinateur portable pivotant 19 pouces et prises électriques. On n’aperçoit même plus l’allume-cigare.

Oui, aux Etats-Unis, on n’a jamais peur d’en faire trop ; y compris au « world famous » Texas Big Steak House, où l’on vous amène gratuitement en limousine à cornes et où l’on peut manger pour rien si l’on parvient à engloutir 72 oz de steak (2kg) en une heure. Sinon, c’est 72$ et vous êtes prévenus, « beaucoup ont essayé, beaucoup ont échoué« . Dans le jargon de certains de mes amis, on appelle ça une bouffiérade, du nom de l’intéressé : c’est-à-dire un complet décalage entre l’estimation de la taille de son estomac et sa capacité réelle. Effectivement mercredi, 5 jeunes hommes ont tenté l’aventure, sur une estrade et sous les applaudissements. Une aubaine pour le gérant, qui a poussé la mise en scène jusqu’à installer une une caméra au plafond.

Les internautes n’ont ainsi pas perdu une miette du repas. Ils ont pu voir les visages confiants se décomposer après les trente premières minutes, l’un des cinq combattants perdant toute contenance à la fin, brandissant dans les dernières secondes son deuxième kilo à deux mains pour en arracher une dernière bouffée héroïque.

Le meilleur, un gaillard musclé fitness, réussit presque à mettre le steak KO, mais il lui restait la patate d’un demi-kilo, le pain… Et la salade ; quand même, faut digérer tout ça. Il avait le regard un peu perdu de celui qui a dépassé ses limites, mais le sourire qui flottait sur ses lèvres laissait transparaître une certaine fierté d’avoir vaincu son copain obèse.

J’allais vous épargner le traditionnel couplet sur les gros de ce coin-là du monde, mais il faut rétablir quelques vérités. Car ici, nous sommes dans les grandes plaines qui constituent le tiers central des États-Unis. Ces grandes étendues plates sont favorables aux tornades mais aussi aux céréales et au bétail qui alimentent le monde et surtout la ribambelle de fast-foods qui se livrent une concurrence féroce dans une inondation de bitume. Voilà comment on devient gros ici, et de toute façon ça ne choque personne puisque tout le monde est au moins en surpoids. On n’est pas à New York ou à San Francisco où vous pouvez manger des légumes bios entre deux joggings. Parce que pour l’exercice, à supposer que vous trouviez un espace non clôturé, vous avez vite fait le tour du paysage.

Un paysage de grands espaces… D’une monotonie sans fin. Un billard sans arbres que nous avons traversé sur des centaines de kilomètres, sans rien d’autre que des champs et de grandes prairies même pas vertes. Difficile de décrire cette vertigineuse platitude : un bout de planète où il suffit de monter sur un pylône pour voir la courbure de la Terre. A côté, la Beauce, c’est du modélisme.

Mon sens de l’exagération ayant ses limites, nous avons tout de même fini par arriver dans le Nébraska, à chasser pendant sept heures une magnifique « supercellule » (un gros mot pour dire un gros nuage qui tourne) qui a fini par nous prendre en chasse sans lâcher de tornade.

Le lendemain, rebelote dans le Dakota du Sud, un véritable vaisseau-mère qui a fait la toupie pendant cinq heures, mais une toupie aérienne, pas de celles qui touchent la table. Pas de trophée tornadique donc, nos chauffeurs avaient pourtant tout donné sur les dirt roads (routes non goudronnées, un classique des Etats-Unis) pour la suivre en évitant de se retrouver au milieu d’un embouteillage de chasseurs de tornades surexcités.

Acte trois hier, toujours pas de tornade mais une grande chaussure cette fois-ci (voir photo). Une chaussure de 18km de haut, s’il vous plaît. Car aux USA, tout est plus ! Les trains aussi d’ailleurs, mais ça, c’est pour la semaine prochaine…

 

Pour nous suivre jour par jour (encore trois jours), mon ami Bruno Gonzalez (alias « Brouno two ») tient un blog, c’est par ici : http://tornades2013.blog.free.fr 🙂

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