Octobre – les aiguilles noires

14h30 – La veille, j’imaginais un départ matinal. Nos sacs gisaient encore au soleil, qui déclinait déjà avec les couleurs d’octobre sur les aiguilles de Chamonix. Nous n’irions pas bien loin aujourd’hui, Nathalie l’avait bien dit. Surtout qu’il a fallu commencer par descendre, pour rejoindre l’adret. En bas, il y avait l’Arve, et puis la gare des Houches, déserte. La voie était en travaux, comme quelques chalets dans le début de la montée. Puis vint la forêt, sapins verts et feuilles jaunes. Le sentier zigzaguait doucement, et nous montions encore plus doucement. Les sacs étaient alourdis par 8 jours de provisions, la tente et les habits chauds. Et puis quelques bricoles photographiques. Mais quand on aime, on ne compte pas.

Nous sommes tout de même parvenus jusqu’à l’alpage, juste avant le coucher du soleil. Il y avait là un chalet-buvette au milieu des herbes d’or, nous y avons croisé les tenanciers qui terminaient le grand ménage d’avant l’hiver. Il faut dire que les randonneurs commençaient à se faire rares.

La forêt en contrebas recevait ses derniers rayons, au-dessus de la vallée déjà obscure. Il y avait non loin un terrain plutôt plat, nous y avons trouvé un reste de feu, qu’un peu de bois pourtant bien sec est tout juste parvenu à alimenter. Le repas n’était pas exquis et les mains déjà gelées, mais les sacs de couchage dépliés un peu avant nous promettaient une bonne nuit à la belle. D’ailleurs, il aurait sans doute fallu attendre l’heure du coucher pour sortir les duvets, qui avaient givré dès la première goutte d’ombre.

Il faisait froid. Avec la nuit est venue une petite mer de nuage sur Chamonix et la vallée, jusqu’à nos pieds, comme un morceau de coton. La lune éclairait son lent va-et-vient. Au-dessus, il y avait les pierriers, les glaciers et les étoiles.

Il faisait toujours froid. Le sommeil n’était pourtant troublé par rien d’autre, et au matin, il ne voulait pas partir. Mais le soleil a fini par nous remettre à température et comme il n’y avait pas grand-chose à ranger, nous sommes tout de même repartis bien plus tôt que la veille. C’était sans doute le dernier beau dimanche de la saison, alors nous avons retrouvé quelques randonneurs sur l’aiguillette des Houches. La solitude est vite revenue, en continuant vers l’est.

Les jours d’automne sont courts, et le soir est arrivé bien vite alors que nous n’étions qu’au Brévent. La première neige recouvrait les derniers lacets, et au sommet la plateforme d’arrivée du téléphérique semblait planer seule au-dessus du monde, dans un mélange d’ombres bleues et de neige rose. Elle planait d’ailleurs sur un vide vertigineux, et pas de chance, le seul terrain accueillant pour un tapis de sol se situait sur cette plateforme, dont les grilles métalliques surplombent une falaise de deux cents mètres.

Profitant des derniers rayons sur notre île de fer, nous avons pris le dîner à l’heure anglaise. Presque un goûter. Un brunch, plutôt. Comme un petit-déjeuner tardif, en fait – Bref, le soleil se couche très tôt, en octobre. Dès qu’il a disparu, une nuit longue et glaciale l’a remplacé, très vite rejointe par un vent hurlant entre les câbles, ce qui l’a rendue d’autant plus longue. Cent fois nous avons cru que le téléphérique allait sombrer dans le vide après un énième coup de butoir fracassant de la cabine sur la plateforme en métal, dans une obscurité renforcée par l’arrivée du brouillard.

Nous n’avons pas traîné au matin, entre les averses de neige poussées par le vent qui se perdaient en contrebas, dans une chorégraphie inhabituelle. Le paysage hier si chaleureux était devenu noir et blanc, faisant perdre son adjectif aux aiguilles rouges. Nous avons suivi le ruban blanc de la piste de ski, qui ne verrait pas ses premiers skieurs avant deux mois, dans une ambiance étrangement inhospitalière, comme si l’été s’était fait chasser pour de bon.

Nous visions le nord, en commençant par la brèche du Brévent et ses échelles. La descente jusqu’à la Diozas était humide. Sur le pont d’Arlevé, couvrant le bruit du torrent qui sinuait entre les rochers et les feuilles mortes, nous avons entendu un puissant brame. Il s’agissait d’un cerf âgé de plus de douze ans, nous a expliqué un peu plus haut un vieux chasseur, sorti de nulle part pour récupérer son casse-croûte laissé sur un banc, au milieu d’un petit ensemble de chalets d’alpage désert. Il avait à redire sur la politique de gestion des populations, qui conduisait à tuer de jeunes faons, plutôt que de grands et beaux individus sur le couchant de leur vie. Ce jour-là, les quotas permettaient à son équipe de ramener un daguet, d’un beau poids déjà, ramené à dos d’homme après une traque de plusieurs jours. Ils sont repartis en bringuebalant dans un petit 4*4, nous laissant poser nos duvets sur un lit sommaire à l’étage du chalet, ouvert à tous les passants respectueux.

Au matin, nous avons dépassé un berger qui rassemblait ses moutons pour les descendre avant l’hiver. Le soleil faisait de timides incursions derrière un voile nuageux. Délaissant le sentier, nous avons suivi la crête, où nous avons croisé deux types avec leurs jumelles, qui comptaient les oiseaux et avaient contrôlé la veille que les chasseurs avaient bien une autorisation. Les journées étant décidément bien courtes, nous avons trouvé en redescendant direction Samoëns une petite zone joliment plate, un peu abritée.

– Il faudrait planter la tente, a dit Nathalie.

– Bof, il ne pleuvra pas. Mais si tu veux.

– C’est un peu une cuvette, ici, non ?

– Pas tant que ça, et puis c’est protégé du vent.

Une heure plus tard, la dernière miette du dîner avalée, la première goutte est tombée. Les éclairs n’ont pas tardé à suivre, et pas très loin. Le vent, par un curieux effet du relief, semblait être au plus fort à l’endroit précis de notre campement, faisant régulièrement tomber les piquets dans la nuit. Et au matin, la tente prenait l’eau, puisque nous étions dans une mare, comme l’avait bien observé Nathalie. Succès sur toute la ligne, donc.

A 15h, la tempête ne se décidant pas à s’arrêter, nous avons plié bagage, pour entamer une longue descente vers Samoëns…

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