L’homme qui voulait rentrer d’Istanbul en stop 1

_Train Neige des Balkans

Istanbul-Paris, en stop ? Figurez-vous qu’il y en a qui y arrivent, et en moins de 48h, s’il vous plaît. Rien d’incroyable.

Bon, moi, je voulais juste essayer. C’est qu’Adrien, Elsa et Marine m’avaient fait rêver – Je vous en dirai plus dans un prochain billet sur cette équipe sillonnant l’Eurasie depuis un an avec huile de friture et cinéma itinérant. A eux trois, ils totalisent dans les cent mille kilomètres en auto-stop. En les quittant après deux semaines passées dans leur camionnette aménagée, je me voyais déjà sautant de voiture en voiture le jour, dormant dans des stations-services ou des camions la nuit, au gré des rencontres et des hasards de la route.

Bref, vendredi 6 février à 18h29, un coup de klaxon a accéléré nos adieux, et le bus est parti de Kaç [Kash], côte Sud de la Turquie, direction Istanbul. Les deux télés se sont allumées, afin que les voyageurs ne soient pas dérangés par les reflets de la lune sur les flots argentés de la Méditerranée. Puis un passager m’a indiqué, visiblement préoccupé, que ma place, numéro 34, était plus loin à l’arrière du bus. Je n’ai jamais bien compris cette passion des turcs pour leur place – et celles des autres – dans l’autocar, aussi vide soit-il, mais soit. Je suis donc arrivé à Istanbul au matin, plein d’espoir dans ma première expérience d’auto-stop.

Arriver « à Istanbul », c’est large, pour une ville qui étale son béton sur plus de cent kilomètres. Et l’entrain ne rend pas bilingue turc. Je suis ainsi parti dans le mauvais sens avec mon gros sac bleu et mon panneau « Edirne – Sofia / Bucarest – Budapest ». Un type a fini par m’imprimer un plan dans son bureau en préfabriqué et m’envoyer vers une bretelle d’entrée sur le périphérique. Des militaires à l’œil rieur m’y ont sifflé, en m’expliquant je crois que l’endroit n’était pas le plus adapté, mais que je pouvais toujours essayer. C’est vrai que le flot défilait un peu vite. On doit pouvoir faire mieux, comme visite d’Istanbul.

A peine une heure plus tard, une famille m’a emmené dix kilomètres plus loin, au péage de l’autoroute direction Edirne et la frontière turco-bulgare. Là, un jeune Turc m’a emmené… dix kilomètres plus loin, chez lui, sur la route nationale. La mère de cette amusante famille, qui tient chez elle un salon de coiffure et un atelier de robes de mariées, m’y a fait à manger. C’était bon. Mais après quatre heures et vingt kilomètres, Paris commençait déjà à s’estomper dans les brumes du lointain.

Deux autres automobilistes m’ont fait progresser de vingt autres kilomètres. Puis, miracle, Müjdat m’a pris jusqu’à Edirne, soit 150km, et a même fait un crochet jusqu’à la frontière, à Kapikule. En partant, cet entrepreneur du textile m’a embrassé comme un frère et laissé deux jeans, comme ça. J’ai passé la frontière à pied. De l’autre côté, il a fait nuit. Les phares des voitures sortaient au compte-goutte, et l’essentiel ne repartait que pour quelques kilomètres après un tour au magasin « duty-free » – Je n’ai jamais vraiment saisi pourquoi les États laissaient des boutiques ne payant aucune taxe s’installer à leurs frontières, mais c’est comme ça. Côté poids-lourds, la douane est pointilleuse et on a presque le temps de s’endormir entre chaque passage ; à en juger par la file d’attente étalée sur plusieurs kilomètres de chaque côté, qui doit aussi se compter en jours, la frontière de l’Union Européenne n’est pas encore un lieu de libre-échangisme débridé.

Bon, et puis surtout, je crois qu’un auto-stoppeur à la frontière, la nuit, cela fait peur : même aux têtes les plus mafieuses, ce qui m’a presque fait chaud au cœur, mais il faisait quand même un peu froid et je suis parti deux heures plus tard me réchauffer dans un café vide et écrire SOFIA en gros de l’autre côté du panneau. En revenant, après une petite heure d’attente, un chauffeur routier m’a enfin montré de l’intérêt, et même de l’engouement. J’ai mis un certain temps à comprendre qu’il pensait que Sofia était le nom de la prostituée arrivée d’on ne sait où et moi l’intermédiaire à qui parler.

Alors je suis parti sur l’autoroute, direction Sofia, l’autre, la ville. Aucune station-service ne se montrant à l’horizon, j’ai trouvé un trou dans le grillage bordant l’autoroute et après une petite traversée des champs humides, je me suis dirigé vers la voie ferrée. Chance, il y avait des types dans une petite cabane, le long d’une petite route.

– Bonjour, je cherche la gare.

– Il n’y en a pas ici. Votre passeport ?

– …

– Oui, ici, c’est la zone frontière, et nous, c’est la police ! Tenez, merci.

– Où est la gare ?

– A Svilengrad, à 11 kilomètres. Vous allez où ?… A Sofia puis à Paris ? Quel est votre objectif ?

– Je vais à Paris.

– Oui, mais vous allez à Sofia. Quel est votre objectif ?

– Euh…

– Redonnez-moi votre passeport… Tiens, vous êtes allé en Russie ? Et en Iran ?… Qu’est-ce que vous êtes allé faire là-bas ? Du tourisme… Ha!… Attendez, je reviens.

Alors j’ai marché vers Svilengrad. Il n’y avait pas beaucoup de voitures, mais il y en a quand même une qui s’est arrêtée.

– Passeport !

– Enfin ?…

– Merci. Tenez.

– Vous pouvez m’amener à la gare ?

– Non. On est la police !

J’ai fini par trouver sur un parking un petit vieux et sa femme, au moins un petit peu plus jeune que lui, qui parlait un espagnol enjoué. Moyennant quelques leva, ils m’ont pris avec eux. A travers la buée de la vitre que le vieux, penché sur son volant, essuyait avec sa manche, on apercevait quelques flocons à la lueur des phares. Nous avons rejoint la gare routière, déserte, de Svilengrad, puis cinq kilomètres plus loin, la gare ferroviaire. Il y avait le train de marchandises vu un peu plus tôt, depuis l’autoroute. Trop tard, déjà en mouvement. Et puis dans une gare frontière, ce n’était peut-être pas le meilleur endroit pour aller se faufiler sur un train de destination par ailleurs inconnue. La tête de mes parents s’ils avaient été réveillés par la police bulgare pour leur signaler que j’avais tenté de traverser le pays adossé à un conteneur, entre deux wagons… Non, faut pas déconner.

Bon, mais il y avait aussi sur l’écran noir d’authentiques trains de voyageurs internationaux ! Trop content, j’ai attendu que quelqu’un apparaisse au guichet, et on m’a donné un prix pour Bucarest, à payer en liquide uniquement. Pas un sou sur moi. Le premier distributeur ? A Svilengrad, cinq kilomètres à pied. Bon. A retenir pour une prochaine fois. Sur la route, j’ai croisé…

– Passeport !

– Voilà, voilà…

– Tiens, vous êtes allé en Iran… C’était intéressant ?… Oui ?… Attendez un instant… Allô ? J’ai un type, là…

Je crois, sans pouvoir l’affirmer, que la police bulgare a dûment enregistré mon bref passage sur leur territoire. J’ai fini par trouver un distributeur en service, pris un taxi parce que bon, quand même, et suis allé, enfin, dormir dans la gare, pas plus chaude que l’extérieur – c’est-à-dire qu’il faisait froid. En même temps, chauffer une gare entière pour un seul voyageur… A cinq heures du matin, une locomotive est arrivée avec deux voitures presque vides en provenance d’Istanbul. La première pour Belgrade, la seconde pour Bucarest.

Mon voisin de compartiment transportait des plantes en plastique dans un grand sac poubelle. Certes. Mais c’est qu’après avoir tenté d’expliquer à la contrôleuse qu’il n’avait pas vraiment besoin de billet, il l’a presque convaincue de la qualité de sa marchandise. A la fin, la contrôleuse lui a quand même fait payer son billet, et n’a rien acheté. Alors il s’est tourné vers moi et m’a demandé quelque chose comme « est-ce que tu veux de l’argent contre du sexe ? ». Pour clarifier la question, il a posé la main sur le haut de ma cuisse, alors j’ai répondu non merci.

Dans les collines, le jour s’est levé gris sur des tâches de neige fraîche posées en désordre sur les arbustes. L’importateur de plantes en plastique nous a quitté dans la plaine, en se trompant de gare, et nous laissant à sept voyageurs dans le petit train. Public restreint pour une traversée magique des Balkans. La voie ferrée s’élevait, traversant cent fois le même torrent aux eaux bleu sombre, et la neige a bientôt formé une poudre de porcelaine blanche sur des millions de branches noires. De temps à autre, une gare perdue ou un bâtiment abandonné donnait le rythme. Il y a beaucoup de bâtiments abandonnés en Bulgarie, souvenirs du communisme. Dans le train Belgrade-Sofia l’an dernier, un espagnol m’avait expliqué avec une certaine colère que les bâtiments soviétiques, trop longs et trop grands, n’étaient pas adaptés aux modes de production capitalistes rentables. Alors la végétation, qui n’a pas d’avis sur la question, se refait un chez soi, sous la neige. Et le tout met un peu à l’épreuve la mélancolie du voyageur solitaire : je ne sais pas si les pays d’Europe de l’Est sont à recommander en hiver…

Un peu – quatre heures – avant la frontière roumaine, c’est le Sofia-Bucarest qui a pris le relais. Une seule voiture pour Bucarest, encore. Dedans, Sasan, un norvégien fraîchement immigré en Macédoine. Comme quoi, tout peut arriver. Rencontrer des gens est plus facile à Skopje qu’en Norvège, paraît-il. Il s’offrait un petit voyage avant de commencer sa nouvelle vie, voyage un peu chaotique avec une marche à pied de nuit entre la gare frontière serbe et la gare frontière bulgare, qui s’est terminée dans la voiture d’un trafiquant. Mais nous sommes arrivés en Roumanie, en traversant l’immense Danube. De l’autre côté, sous le soleil revenu blanc et aveuglant, un modèle réduit des grandes toundras russes, à ceci près que la Terre y a été rasée par l’homme, et non par le climat ; mais aussi blanches, jusqu’à l’horizon.

Bucarest, 17h ; 12 heures pour faire l’équivalent de Lyon-Marseille, tout de même. Enfin une gare vivante. Du monde partout, et le train pour Budapest dans vingt minutes. Dommage pour la visite du centre-ville, mais entre la perspective d’un train de nuit confortable et celle d’une nuit d’auto-stop dans la neige, j’ai fait mon choix.

Le matin s’est levé ensoleillé, de l’arrière du train les rails s’éloignaient dans un paysage chaud et froid. J’ai refait un panneau « Vienne – Nüremberg » à la gare de Budapest-Keleti, de trois kilos plus léger que le premier – on apprend de ses erreurs… – et ai traversé cette belle ville, direction l’ouest. Quelques kilomètres à pied, comme recommandé par le ministère de la Santé. A la station service, deux hommes m’ont amené sur une aire mieux placée. Ils la connaissaient car ils en avaient l’habitude, étant déjà partis jusqu’au Portugal en stop ; c’est fou tous ces gens qui parcourent le monde en levant le pouce. Mais il n’y avait pas grand-monde, peut-être à cause de la neige qui s’était mise à tomber un peu dru. Après une heure, la providence m’a toutefois apporté un entrepreneur hongrois parlant allemand, en partance pour Vienne, qui a finalement annulé sa réunion et demandé si je voulais aller vers Stuttgart. 1000 km d’un coup, je n’ai pas dit non. Il m’a raconté l’histoire de son peuple, qui a passé quelques siècles à venir de l’Oural, puis s’est installé il y a mille ans dans un empire qui, comme un ballon, s’est gonflé puis dégonflé. Soudain, comme la neige formait une tâche sur la chaussée, Ferenc s’est écrié que c’était bien une autoroute hongroise, et que ce n’était pas en Autriche qu’on verrait ça.

En Autriche, on a vu, et on a bien eu le temps de voir ce que c’était qu’une autoroute blanche. Les Autrichiens ont une curieuse organisation pour le déneigement, mais à leur décharge, il y avait du vent.

Nous sommes ainsi arrivés à Ulm un peu avant minuit ; Ferenc m’y a laissé sur une station-service excentrée, l’air vaguement inquiet pour moi. Mais l’Allemagne a fait honneur à sa réputation d’Eldorado du stop – peut-être les médias y déversent-ils moins qu’ailleurs leur flot de faits divers morbides – et j’ai finalement trouvé un éducateur spécialisé en partance pour Stuttgart, puis un pilote polonais qui appréciait à sa pleine mesure le concept d’autoroute « recommandée » à 130 km/h. Un peu grisé par l’aiguille venue sans peine titiller les 220, je l’ai quitté une station service trop tard, au nord de Karlsruhe.

Et là, ce fut le trou noir.

Un gouffre sans fond, aussi appelé Autohof qui signifie pot-pourri de services excentré de l’autoroute, où tous les conducteurs allaient courtoisement quelque part, mais jamais dans ma direction. A l’étage, sous une plante verte, un joli banc et son coussin semblaient attendre le voyageur bloqué là pour l’éternité. J’y ai cédé, puis me suis relevé pour écumer l’humidité de l’endroit, sous les lampadaires. Cinq heures plus tard, dans la grisaille du matin, un chouette gars a fini par m’emmener trente kilomètres au sud. D’après lui, on rencontrait plus de gens sur le bord des routes, dans le temps ; le romantisme de l’auto-stop se serait un peu perdu, chez les jeunes. A Karlsruhe, des animateurs radio m’ont emmené direction la France. Et un camionneur polonais m’a déposé en France; enfin… J’ai brandi mon panneau « Paris » à côté des gendarmes qui contrôlaient les poids-lourds sur l’aire spécialisée, et un autre routier polonais m’a pris. Le sourire aux lèvres et passionné d’Histoire, il m’a raconté en anglais celle de la Pologne, assez mouvementée, voire chahutée.

Il n’allait pas exactement à Paris, mais à Blois, pour livrer une grande enseigne de meubles. Ce qui le faisait passer à Provins, à cinq kilomètres du site où je travaille à mi-temps. Il était encore temps de saluer les collègues… J’y suis arrivé à 15h30, trois jours et demi après mon départ d’Istanbul. Avec le plan Vigipirate, un garde attendait à l’entrée, l’air surpris de me voir descendre de la cabine avec mon sac à dos :

– Vous allez où ?

– Ici ! …

One comment on “L’homme qui voulait rentrer d’Istanbul en stop

  1. Reply Bernie Jeanroy Mar 12,2015 14 h 34 min

    Bravo

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