Jour 34 – de l’Est à l’Ouest

Notre train de nuit comptait 20 voitures. Bien sûr, nous avions écopé d’un billet pour la voiture 20, tout au bout du quai. A 4h, nous descendions à Lviv/Lvov avec l’espoir de retrouver un train pour pour plus loin. Jolie gare où l’on peut parler Russe. Car les Ukrainiens parlent ukrainien. Bon, les deux langues se ressemblent, mais les habitants de l’ex-république soviétique ne sont pas tous en très bons termes avec la Russie, alors nous avons pensé qu’il serait poli quand nous avions besoin de parler à quelqu’un, de d’abord demander si l’on pouvait parler russe.

jour 31 - fresque soviétique gare de Tchop

Chance, le panneau des départs annonçait quelques trains et nous repartions presque aussitôt pour Oujgorod (ужгород), au sud du pays. Au matin, nous sommes ainsi entrés dans notre premier paysage totalement exempt de neige. Le 15 Avril ! Un doux soleil rendait la gare d’Oujgorod tout à fait mignonne. Bien sûr, notre présence n’est pas passée inaperçue. Un jeune équipé du dernier t-shirt hipster et de lunettes de soleil noires nous a abordé peu après la descente du train. Il était accompagné d’un autre, habillé en vert sombre.

– Non merci, ai-je répondu par réflexe.
– Pardon, mais je suis de la police. Et la jeune recrue de me brandir sa carte.
– Ah, excusez-moi !
– Votre passeport, s’il vous plaît. Vous êtes Géorgiens, non ?
– … Non, Français. Voilà notre passeport
– C’est bon, allez-y.

 Visiblement, il ne fait pas meilleur être caucasien en Ukraine qu’en Russie. Cependant, nous avons bien senti que notre présence n’a pas laissé tranquille ces deux policiers en civil. Ils étaient manifestement rassurés quand nous sommes montés dans le train pour Tchop, quelques heures plus tard.

Tchop, étrange gare frontière, à quelques kilomètres au sud d’Oujgorod, où deux immenses fresques soviétiques se font face de part et d’autre du grand hall, en-dessus des guichets. On y retrouve la panoplie complète de l’époque : pêle-mêle agriculteurs, ouvriers, cosmonautes, femmes fleurs à la main et défenseurs de la patrie l’arme au poing. On nous y a vendu un billet pour le moins bizarre, départ 16h30 pour Budapest, mais soyez là à 13h30 pour le contrôle des bagages. Soit, trois heures avant les premiers tours de roues. Tout de même !

A 14h, les voyageurs se pressaient devant les portes de la Sécurité. De temps à autre, une personne en uniforme franchissait l’une ou l’autre porte, déclenchant une vague d’espoir parmi les voyageurs, bien vite éteinte par la fermeture immédiate de la porte. A 14h30, enfin, les impatients ont pu s’engouffrer dans la salle de contrôle. Un contrôle manuel de tous les sacs. Ben voyons. Arrivés à Pierre, forcément, il y a eu un problème. Oui, car Pierre avait laissé son couteau de survie bien en haut de ses affaires dans le sac.

Bien sûr, un couteau de 25cm de long est très utile pour couper du bois dans la taïga, mais dans une gare frontière au sud de l’Ukraine, il sert plutôt à se faire emmener en prison. Alors évidemment, le sac de Pierre, avec sa tête de Géorgien en possession d’un couteau de terroriste, a été intégralement fouillé. Bizarrement, j’ai échappé à la même fouille, mais il faut dire que le train commençait à menacer d’être en retard. L’agent a quand même regardé avec un air entendu mon appareil photo Zénith acheté à un marchand dur en affaires de Vorkouta, république des Komis, Russie arctique, me confirmant que c’était de la bonne camelote.

Une fois les formalités terminées, on nous a fait monter dans un train pour… Záhony, gare-frontière en Hongrie. Et quel train ! Une locomotive, une voiture. Point final. Ce n’est pas moi qui gère les chemins de fer ukrainiens, mais force est de constater qu’il y a plus de voyageurs entre l’Ukraine et la Russie qu’entre l’Ukraine et la Hongrie. Quinze voitures entre Kiev et Moscou contre une entre Tchop et Záhony, le rapport est on ne peut plus clair!

 Arrivés à Záhony, nous avons commencé à nous lever pour descendre. Oulàlà, nous a expliqué le jeune hongrois avec qui l’on causait, pas si vite ! Ah, un autre contrôle des bagages et des passeports. Ca faisait longtemps.

A 15h30, le couteau de Pierre étant bien rangé cette fois-ci, nous sommes sortis sous un beau soleil, dans une gare aux trains un peu mal rangés le long des quais ultra-bas.

Vous allez à Budapest ? C’est le train là, vite, il part !

Nous sommes ainsi montés sans nous poser de questions dans un petit train sur le point de partir… Une heure avant l’heure indiquée sur notre billet. Ce billet est décidément bien étrange, mais soit. Mais il y avait bien un train à 16h30 pour Budapest. Un express qui nous a doublé deux heures et demie plus tard, alors que notre petit train était arrêté dans une petite gare. En retard d’ailleurs, curieuse sensation après 200 heures de vertigineuse ponctualité à bord des trains russes.

Bon, de toute façon, nous n’étions pas pressés, et cela m’a permis de reprendre le fil du journal de bord. De temps à autre je lève les yeux. Par la fenêtre ouverte, le coucher de soleil est magnifique. Il éclaire les quelques minibus sur rails rénovés tout jaunes parsemés sur les voies de service, se reflète dans l’eau bleutée et sur les fenêtres ouvertes de notre train buissonnier. A côté stationnent parfois des trains de marchandises hongrois ou slovaques ; tout de même, les slovaques auraient pu choisir un autre nom pour leur fret ferroviaire : ZSCargo…

La nuit tombe sur une voie en chantier de renouvellement dans une douce atmosphère ; il y a même des fleurs sur certains arbres aux feuilles toutes neuves. C’est le printemps !

Leave a Reply