Jours 23-24 – Danil et la Russie

De toute l’expédition, la palme de l’arrêt interminable revient à Seyda (сейда), gare de bifurcation entre la branche de Vorkouta, au nord, et celle de Labytnangi (Лабытнанги),‎ à l’est. Avant-hier, le train y est resté planté 128 minutes. 2 heures et 8 minutes d’immobilité, marquées en gras dans les horaires détaillés du train, affichés près de la loge de l’agent RZD. Car les matériels semblent affectés à des missions précises et nous avions d’ailleurs eu la surprise de retrouver au retour de Sob’ la même voiture 4 qu’à l’aller et d’y être accueilli par les mêmes dames. Le retour de l’Asie vers l’Europe fut moins chahuté qu’à l’aller et j’eus tout le loisir d’observer les manœuvres à Seyda.

Jour  22 - Train Asie - Europe

Tout un manège ! Quelques passagers descendaient immédiatement sur le « quai », c’est-à-dire dans la neige au niveau des rails. Puis commença une véritable partie de magasinier chinois, trop longue pour rentrer dans un si petit blog. Pendant ce temps, nos aimables cheffes de voiture nous sortaient de la torpeur en usant de la hache et de la barre à mine sur les essieux glacés, juste sous nos sièges ! Objets parfaitement anodins dans un train RZD, puisqu’il faut bien enlever la glace d’une manière ou d’une autre, mais néanmoins gardés dans un placard secret en haut de l’escalier d’entrée, avec le poële à charbon de la voiture. Au final, l’arrière de notre train est parti vers l’avant et l’avant vers l’arrière. Pourquoi pas l’inverse, mystère ; cela aurait pourtant simplifié les manœuvres !

Arrivés à Vorkouta, enfin, nous retrouvions Danil. Danil – encore du bon boulot de mes anges-gardiens – est aide-mécanicien aux RZD. Il nous avait emmené voir le dépôt, installation de 70 ans couverte d’une formidable couche de neige. Dedans, des locomotives classiques (2T, T3M, CME-3) : le parc moteur russe semble bien standardisé. Mais aussi des engins étranges, telle cette grue à charbon ou ce convoi déneigeur à pinces suivi de plusieurs wagons à tapis roulant vibrant. Ici, un chasse-neige :

Clou de la visite, l’atelier de réparation des locos (petites et moyennes interventions), ruisselant d’huile. Un lieu encore plus glissant que l’extérieur, ce qui n’est pas peu dire. Détail très russe, un tuyau crachait de la vapeur d’eau dans un coin. A part ça, l’endroit était propre et une 2T y trônait sur l’une des deux petites voies. Depuis la corniche, nous entrions dans les sobres cabines, puis dans les compartiments moteurs, occupés chacun par une énorme machine 2*8 cylindres de 3000 chevaux, alimentée par un réservoir de 6000 litres.

Pour ce deuxième séjour nous nous baladions en ville. Danil avançait entre des bâtiments décatis – comme la moitié de la population est payée à déblayer de la neige 8 mois dans l’année, il n’en reste pas assez pour la cosmétique – engloutis sous une neige pure aux formes abstraites. Non loin, un homme aux commandes d’une petite fraiseuse dégageait le tour de la patinoire en plein air, malmenée par le vent. Des arbres sombres se partageaient le pourtour, leurs grands troncs noirs s’enfonçant dans un coussin blanc. Dans le ciel gris montait une immense antenne parabolique d’une nuance de gris un peu plus sombre et métallique, dégoulinante de neige et de glace. L’engin, pointé vers le ciel, sorti d’un James Bond des années 80, devait être en pleine discussion avec le cosmos.

jour 22 - Vorkouta en avril

Rentrés avec le bus, nous découvrions encore un peu de ce pays qui n’utilise pas google et facebook – cela a d’ailleurs quelque chose de rassurant – mais Yandex et Kontakti. Nous regardions ainsi ces mystérieux dessins animés plein de brumes, de lumière et de personnages fantastiques, aux histoires à interpréter soi-même.

Danil sortit soudain un poisson congelé, pêché dans le coin aux beaux jours ; si l’on excepte les bataillons de moustique qui obligent à y porter une moustiquaire sur la tête, la région a l’air intéressante l’été. Il prépara à la main le poisson et en fit un sashimi froid à déguster accompagné d’une soucoupe de poivre au sel, de vodka et d’un petit verre de Rodiola ; plante aux vertus énergisantes que l’on laisse tremper dans l’alcool plusieurs mois. Le breuvage était utilisé par les cosmonautes et les sportifs de haut niveau pendant la période soviétique.

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