Jour 19 – Oural Polaire

Nikita a un projet : relier l’Oural au Kamtchatcka, en skis, par morceaux de 1000km. Entre deux missions estivales en Antarctique – continent sans propriétaire où les scientifiques sont aussi payés à planter des drapeaux, enfin c’est comme ça qu’il explique – il est ainsi parti au matin suivant avec sa chienne le long de la voie ferrée, pour les premiers trente jours à travers la Sibérie. Nous sommes partis pour notre première balade, peu après. Le gérant du train-hôtel, Alexander Petrovitch, nous a tracé dans la neige l’itinéraire qu’il nous conseillait. Sans raquettes, le début était un peu laborieux – nous y avons vite compris ce que voulait dire nast (наст), ce mot russe qui désigne une croûte de neige durcie qui peut à tout moment s’effondrer sous votre poids, vous laissant dans la poudre sous-jacente jusqu’à la taille.

Jour 18 - train noir et blanc Sob4

La suite fut somptueuse. Sous un ciel d’azur, une fois sortis de la combe, nous avons découvert un terrain sans limites, où le regard porte sur l’immense versant où nous allions d’un côté, et de l’autre côté sur la plaine blanche sans fin bordée par des montagnes en cascade. Une plaine dont l’on distinguait à peine l’horizon, mélangé au ciel, quelques arbres rabougris et… Le fin cheminement de la voie ferrée.

On entendait de loin les rares trains circulant sur cette voie unique. Pendant plusieurs minutes, montait dans un silence absolu une rumeur sourde et régulière. Les trains fret et voyageurs, étrangement grands dans un endroit si nu, serpentaient sur de grandes courbes avant de passer en contrebas, à Sob’.

Jour 18 - train noir et blanc Sob

Nous sommes retournés en ville au crépuscule, un peu tard au goût de notre ange-gardien gérant d’hôtel, qui se sentait visiblement un peu responsable de nous. Passage un peu obligé devant chez lui pour une randonnée de ce côté-ci de la gare, où s’alignent les 5 maisons du village : pas une de plus. De l’autre côté, il n’y a pratiquement que le train-hôtel et les toilettes dans une cabane non loin, près de la rivière gelée que l’on franchit par une sorte de pont de singe l’été.

En rentrant, nous avons trouvé à la place de la petite famille une joyeuse bande d’amis. Cinq types la gueule de ceux qu’on voit dans les refuges de montagne, bronzés jusqu’à l’os, la ride profonde, les yeux brillants de poésie ; ils terminaient un périple de onze jours à travers l’Oural, entre Vorkouta et Sob’. 11 jours sur les skis et sous la tente, y compris par -38°C, à travers cols et crêtes dans des paysages de haute montagne, malgré l’altitude modeste du massif.

Tolia (Anatolia), Igor et les autres se devaient bien de fêter la fin de l’épopée avec – malheur – quelques verres de vodka accompagnés d’un repas gargantuesque. : Ratcha (graines) de sarrasin, pain sauté au beurre, aux oignons et au saucisson, et salo – du gras salé, aliment énergétique s’il en est, encore bien répandu en Russie et auquel on s’habitue vite. La soirée avançait au rythme des chansons russes accompagnées à la guitare – les mecs se sont trimballés une guitare à travers l’Oural. Le doyen en connaissait même quelques françaises et nous invita à enchaîner, a cappella.

Dehors, une petite aurore boréale, comme des nuages blancs, mais mouvants. Et les étoiles.

 

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