Jour 18 – Polar Express

Il fait blanc. Une lumière insoutenable vers laquelle on est pourtant irrésistiblement attiré. On voudrait bien s’offrir une sieste mais ce grand vide appelle quelque chose de profond en soi. Un faux vide en fait, qui fait sauter à la figure ce qu’on ne verrait pas autrement. Le bleu ciel de cette gare solitaire perdue au bout du monde, cet homme qui arrive en motoneige pour récupérer un ami. Cette voiture arrêtée au beau milieu de la toundra, là-bas. Ces molles ondulations du relief, où se livre une âpre lutte entre les éléments et ces branchages dénudés qui s’élèvent bien piteusement vers le ciel.

Train hôtel Sob Oural lumières polaires

De toute façon, on reviendra pour la sieste, à Ciéïda monte une armée de voyageurs aux traits typés. Des éclats de rire joyeux remplissent une voiture surpeuplée. Des odeurs de boustifaille se mêlent aux glous-glous du thé, de l’eau et de la vodka. Visiblement tout le monde se connaît. Les gens n’en finissent pas de monter ; l’arrêt s’éternise.

– Pourquoi il y a autant de monde ici ?
– Quel foutoir, on voit bien qu’on n’est pas en Coupé (купе, la seconde classe) !

Il est vrai qu’en Coupé, les places sont attribuées avec bien plus de rigueur. Déjà en troisième classe avions-nous entendu ce familier « excusez-moi mais c’est ma place ici ». En Eupchié (la quatrième classe), point de réservation. D’ailleurs, nous sommes 10 dans un espace pour 6 personnes. Et quand les mineurs Tatars et Bachkiris venus ici ont eu confirmation que nous étions Français, une fois le malentendu sur mon origine dissipée (un Tatar m’a demandé si j’étais Ouzbèk !), l’affluence a soudainement augmenté. Les mineurs du Tatarstan et du Bachkotorstan, républiques du sud de la Russie, terminent un périple de 3500km en train, pour aller travailler un mois sur deux à la mine. Les salaires doivent être en conséquence, parce que l’hiver, on se les caille par ici.

Une bouteille transparente fait plop, un verre se tend vers nous. On est quinze, chacun y met du sien pour lancer des tournées générales. C’est le début de la fin.

Nous sortons au milieu de la toundra. Le panneau « Asie-Europe » n’est pas loin. Les gens viennent là de préférence en motoneige, mais aussi en espèces de chars tout-terrain, ou… En traîneau. Des nomades vendent quelques produits. Elles sont habillées de peaux de rennes qui ont l’air vachement chaudes, surtout sur les pieds.

Nous repartons bien vite, je manque un peu d’air… Heureusement, l’agente des RZD nous prévient 20 minutes avant l’arrivée du train. Nous sommes ainsi descendus, passablement éméchés, à Sob’ (Собь). Après 9h de train, pour 80km à vol d’oiseau : autant dire qu’on a eu le temps de profiter du paysage et de l’apéritif. La nuit tombait et nous étions simplement au nord du cercle polaire et au beau milieu de l’Oural, avec pour toute certitude qu’il s’y trouvait un hôtel ; Danil nous avait dit « demandez aux gens en arrivant ». Sauf que l’endroit n’avait pas l’air du genre très fréquenté. Des cinq voitures ne sortirent que trois personnes – dont nous deux. L’autre en veste orange s’appelait Nikita, parlait anglais – miracle – et cherchait aussi l’Hôtel avec son impressionnant barda : un traîneau, des skis, une chienne…

De l’autre côté de la « gare », en face dans la neige quoi, un couple d’un certain âge semblait nous attendre. C’était eux, l’hôtel. Il n’était pas bien loin ; « prenez les 2è et 3è compartiments du Coupé (купе) ». Pardon ?

Nous sommes ainsi arrivés dans notre train-hôtel, car c’était bien un train immobile pour faire dodo dedans, deux voitures côte-à-côte dans la neige dont l’une est partagée entre une salle à manger, une cuisine et une salle de danse et l’autre – le fameux Coupé – comprenant les intimes chambres boisées de seconde classe.

Ce soir-là c’était l’affluence, nous étions six avec Nikita et la petite famille, le père et ses deux filles venus tâter l’Oural en panoplie complète de raquettes, skis et snowboard il y a quelques jours. Une neige fine et très froide rendait l’endroit féérique. Dans ces conditions particulières, les lumières jaunes, vertes et rouges projetaient autant de jets de couleur verticaux dans la nuit noire.

Nous avons appris que Nikita était en fait climatologue et réalisait des études sur le permafrost, sol gelé en permanence qui occupe les deux-tiers de la Russie. En 30 ans, celui-ci a chauffé de 0,5 à 2°C selon les régions ; si la tendance se poursuit, en 2050, la moitié aura disparu. C’est un peu ennuyeux pour les bâtiments qui sont construits dessus. En particulier les grands édifices soviétiques dont certains commencent déjà à s’affaisser comme à Norilsk. Bref, on aurait pu penser que les Russes ne seraient pas mécontents d’avoir un peu plus chaud, mais ce ne seront en fait pas d’heureux bénéficiaires des changements climatiques en cours.

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