Jour 15 – 39h de train

A 21h37 hier est arrivé notre train polaire. Quelques voitures non identifiables, un fourgon à bagages, puis les voitures-lits à la numérotation fantaisiste : 1, 2, 3, 4, 5, 7, 9, 11 ! Nous sommes dans la 11, seule voiture de « quatrième classe » (« eupchié »), pas trop fréquentée comparée aux autres. Surprise, on ne nous y a pas demandé pas nos passeports pour monter. Dans ce pays, un passeport est pourtant la base pour faire quoi que ce soit. Révolte bureaucratique à Vologda ou rien à faire des passagers de dernière classe ? Nous finirons par comprendre que cette quatrième classe est sans réservation, contrairement aux trois premières.

jour 15 - Vologda - gare

Après une nuit rythmée par les ronflements de la voisine et les gloussements de l’équipe d’à-côté, une rafale de contrôles me sort de la torpeur. Une heure après le passage des deux premiers policiers, ce sont quatre autres uniformes qui semblent venus spécialement pour moi et me demandent passeport, visa, carte d’immigration, où je vais puis finalement quelque chose comme « qu’est-ce que vous faites dans le wagon le plus pourri ? » Pierre me l’avait bien dit, que la barbe ici, c’est réservé aux popes qui la portent longue et grise avec leur soutane noire. Lui, tondu à 2mm sur le menton comme sur la tête, est resté comme transparent.

C’est décidé, je ramène la barbe de trois semaines à deux jours. C’est vrai qu’ici avec une barbe, on est catalogué musulman, caucasien ou plus probablement les deux. Un potentiel terroriste en tous les cas. Une de ces babouchkas sévères dont on se demande si elle a passé toute sa vie à figer sa bouche en forme de chapeau chinois me regarde revenir avec un air contente et soulagée. Pourtant, je suis toujours moi. C’est quand même bizarre, le racisme. Ou la peur de l’autre. En tout cas, des quatre escouades d’uniformes qui suivront aujourd’hui, pas une ne songera à contrôler une barbe tout à fait tolérable de deux jours. Je profite ainsi de cette belle journée en nuances de gris de plus en plus contrastées. Le train 376 roule dans un cône de neige fraîche soulevée par son passage. Dehors, la neige succède à la neige, la forêt fait place à la forêt. Monotonie bonjour. C’est le royaume des conifères et des bouleaux squelettiques en noir et blanc, qui semblent chercher à faire disparaître les aiguilles vertes des pins, sapins et épicéas, dernières traces de couleur dans ce paysage qui n’en finit pas.

Jour 15 - Vologda - sortie du pont fret 50 wagons tirés par une 2T

Les hauts-parleurs crachent, outre un fond de parasites, des mélodies russes, mélancoliques et puissantes. Amis rêveurs attention, la Russie est un pays vieux de 5000 ans, rude et attachant, où l’on peut vite se perdre dans un songe infini…

Nous avons quitté l’oblast (région) d’Arkhangel’sk cet après-midi. Le soir tombe. A travers la vitre virant au bleu nuit, nous apercevons les étranges lumières d’Oukhta, en République des Komis. La neige très froide et légère scintille de mille feux et diffuse la lueur des lampadaires en étranges jets de lumière colorée verticaux. Plus que 15h de train. Pierre, qui passe les pages d’Anna Karénine comme un ventilateur, voudrait qu’il n’arrive jamais. Moi non plus. Des étoiles filantes colorées passent devant la vitre. Sans doute les étincelles de notre samovar. Au loin, une lumière isolée dans la forêt projette un fantastique jet rouge vers le ciel.

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